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Marie Laberge - Dix jours

Marie Laberge - Dix jours

lec_laberge Afin de préparer ma première rencontre des membres du club de lecture du bout de l'île, j'ai lu Dix jours de Marie Laberge, une autrice québécoise très reconnue par le lectorat féminin, mais que je ne connaissais pas vraiment, du moins je ne l'avais jamais lue. Se peut-il que je me trouvais aux prises avec des préjugés ? Un peu, sans doute. Mais pas que moi ! Quand j'ai parlé de ce livre à des amis — parmi lesquels se trouvent des femmes —, plusieurs se sont montrés surpris d'un tel choix, comme s'il ne s'agissait pas d'une lecture sérieuse… Ils ont tort, et j'entends bien le démontrer par ce texte.

Dix jours raconte les derniers jours de la vie d'une femme de 77 ans. Alitée dans un centre de soins palliatifs, elle a demandé — et obtenu — l'aide médicale à mourir. Pendant les dix jours qui lui restent à vivre, elle consigne ses impressions dans un carnet. Une sorte de journal intime, en somme. Et c'est ce qui fait la teneur de ce roman. Il comporte dix chapitres, dont le premier est le dixième jour, et les autres se présentent comme un décompte, vous l'aurez déjà compris.

Divorcée depuis longtemps, elle a deux filles, très différentes l'une de l'autre : Isabelle et Monica. Son ex-mari, Benoit, est décédé d'une crise cardiaque alors qu'il était âgé d'un peu plus de soixante ans. Après son divorce, elle a eu quelques amants, des relations parfois assez longues, comme les sept années pendant lesquelles elle a fréquenté Hervé. Mais c'est Rémi qu'elle regrette le plus, à qui elle pense le plus souvent. Une passion dévorante. Pendant ces dix jours, elle entreprend aussi d'appeler certaines personnes qui ont traversé sa vie, histoire de leur dire adieu. Elle décrit leurs réactions face au dépérissement de son corps, surtout celle d'Isabelle, sa propre fille, qui ne cesse de la féliciter d'avoir pris la décision de mourir…

Malgré la gravité du sujet, Dix jours n'est pas nécessairement un récit bouleversant. Parfois, les propos de l'auteure sont assez convenus. Par exemple, quand la narratrice s'en prend à la religion, réduisant le catholicisme, une croyance plurimillénaire, à deux ou trois trucs insignifiants. Comme beaucoup de Québécois traumatisés par l'Église des années 1950, elle rejette ce qu'elle n'a jamais pris le temps de connaître, d'approfondir, de comprendre. En revanche, elle fait preuve aussi d'une grande lucidité envers elle-même, notamment quand elle pense à sa mère :

J’ai pratiqué l’âgisme avant même que ce soit un concept et un mot courant. Je me trouvais bien fine avec mon féminisme, mais j’ai fait taire ma mère sous prétexte qu’elle exprimait mal sa pensée. Ou ses désirs. C’est beaucoup de prétention et bien peu d’amour. Elle ne m’intéressait pas tellement, ma mère. C’était une personne sans éclat, pâle et même pâlotte. Finalement, je n’étais pas loin du mépris des personnes qui se savent supérieures en intelligence, en éducation et en instruction. Supérieures en stupidité surtout. En manque d’humanité. En mesquinerie.

À mon avis, c'est dans ces passages, assez nombreux dans le récit, que le talent de l'écrivaine se révèle au grand jour.

Je ne nierais pas que cet ouvrage a jeté un certain trouble en moi, car je ne peux faire autrement que de m'identifier à la narratrice. Qu'écrirais-je, moi, s'il me restait dix jours à vivre ? Et je sais que ça arrivera, probablement dans les dix prochaines années. À 69 ans, que puis-je espérer ? Mon corps ira en déclinant, en dépérissant. C'est la loi de la vie : tout ce qui naît doit mourir un jour ou l'autre. Je sais qu'il est coutume de répondre : "le plus tard possible". Mais qu'appelle-t-on "tard" à 69 ans ? Pour moi, l'espérance de vie raisonnable se situe autour de 77 ans, l'âge après lequel on ne peut plus lire des Tintin… l'âge de la narratrice dans Dix jours, justement. Bon, je vous entends, on peut bien repousser cette échéance à l'âge de l'espérance de vie au Québec, entre quatre-vingt et quatre-vingt-trois ans. Au-delà de cette limite, cela dépend beaucoup de ce que vous appelez "vivre".

Dans Dix jours, Marie Laberge traite de la mort, bien entendu, mais elle nous offre aussi une réflexion sur l'aide médicale à mourir, une législation considérée comme un des fleurons du Québec, une fierté nationale au même titre que la poutine. Dans sa démarche, elle va jusqu'à affirmer que l'aide médicale à mourir constitue un refus de la mort, en quelque sorte. Les extraits suivants s'avèrent éloquents à cet égard :

N’est-ce pas un peu pour ça que l’aide à mourir existe? D’abord, pour couper court à la souffrance, ce spectre qui nous horrifie. Mais après… pour en finir avec l’incertain, le flou de ces morts lentes qui grugent la patience des vivants agrippés à leur rythme frénétique, ces vivants si fiers de l’être, et qui préfèrent ignorer notre destin collectif mais si individuel, mourir.

Demander l’aide à mourir, pour moi, c’est éviter de mourir, aussi paradoxal que ça puisse paraître. C’est doubler la mort, la battre de vitesse, l’empêcher de m’avoir.

Est-on si riche qu’on puisse rejeter l’imperfection dès qu’elle se manifeste? Sommes-nous si aveugles que nous croyons éviter la réalité de la mort en la rendant précipitée, bien propre, sans avoir à entendre les derniers râles disgracieux, les dernières manifestations d’un corps épuisé de vie?

Inutile de vous révéler la décision que la narratrice prendra au bout du dixième jour. Une note de lecture ne doit jamais gâcher l'intrigue d'un roman. À vous, donc, de la découvrir si cette lecture vous fait envie. Ayez seulement à l'esprit que l'amour de nos proches peut faire une différence, à la condition d'en avoir, des proches, bien entendu et, qui plus est, des proches de qualité…

Dix jours n'est peut-être pas le roman de la décennie, mais il mérite qu'on s'y arrête, car le sujet que l'autrice aborde dans ce roman intimiste concerne chacun d'entre nous, car, ne l'oublions pas, nul n'échappe à sa condition de mortel. Et quitte à mourir, aussi bien prendre le temps de la réflexion, ce que Dix jours nous invite à faire de fort belle manière.

Laberge, Marie. Dix jours. Boréal, 2024


Daniel Ducharme: 2026-09-01

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