Marc Forget - Versicolor
David Dupuis est médecin. Après une rupture amoureuse, qui l'a particulièrement affectée, il décide de prendre une pause dans sa pratique au Québec pour s'engager auprès de Médecine Internationale, une allusion à peine voilée à Médecins sans frontières. Il se retrouve donc au Soudan du Sud dans un environnement difficile, pour ne pas dire hostile. Là, dans un style direct, empreint de certaines envolées lyriques, il décrit son travail auprès des Dingas, un peuple d'agriculteur du bassin du Nil. Son récit, alors, devient littéralement passionnant. Côtoyant le désespoir, la mort, mais aussi la joie, il est entouré d'une équipe dont les membres changent constamment, un emploi dans l'humanitaire ayant peu de choses à voir avec un poste dans la fonction publique… Toutefois, cela ne l'empêche pas de faire preuve de lucidité sur sa condition de travailleur humanitaire :
"On digresse sur la vie, sur nos hésitations entre partir ou rester, on se voit comme des nomades modernes, elle et moi, puis on se moque de nous-mêmes, de ce concept galvaudé, le nomadisme, qui devrait être réservé aux Touaregs et aux Inuits, pas aux blancs-becs comme nous, simples touristes malgré nos efforts pour échapper à l’étiquette, qui partent très loin en se croyant très libres alors que c’est souvent le contraire."
À l'instar du roman de Claudine Bourbonnais — Le destin c'est les autres —, mais dans un registre complètement différent, David Dupuis nous parle des rencontres avec des personnes qui proviennent du monde entier — des gens du nord, souvent privilégiés, comme des gens du sud, qui le sont un peu moins, mais mille fois plus que les gens que le narrateur soigne dans ce pays qui, son indépendance aussitôt obtenue en 2011, a sombré dans une guerre civile qui n'en finit pas de faire des victimes innocentes — et c'est toujours le cas au moment même où j'écris ces lignes. Dans ce chaos, il parvient tout de même à trouver l'amour avec une ingénieure franco-danoise. Malheureusement, il n'a pas le temps d'approfondir cette relation, car elle part en mission dans un pays d'Asie du Sud-Est alors que, lui, il est rapatrié d'urgence au Canada suite à une infection grave qu'il mettra des mois à guérir.
"Je suis le seul cas de maladie du sommeil répertorié à l’Hôpital Général de Montréal depuis quarante ans. Des milliers de trypanosomes africains se sont agités entre mes globules."
De retour au Québec, il se rétablit petit à petit, grâce à l'aide de son meilleur ami, Loïc, qui travaille dans le milieu du cinéma. David s'impliquera même dans la production d'un film — intitulé Versicolor, justement — alors que son amoureuse débarque chez lui, comme pour lui faire coucou… Une belle relation, même si la suite des choses aura peu de choses à voir avec une fin à l'américaine. Je vous invite à lire le roman pour en savoir davantage.
J'ai aimé Versicolor, le premier roman de Marc Forget, même s'il souffre des défauts des premiers romans, justement, comme si l'auteur voulait tout dire en même temps. Mais j'ai aimé tout de même, ayant hâte de lire ses œuvres plus récentes. Cela dit, je reconnais que j'ai sans doute un biais, car ce roman me rappelle mes années de coopération, aux Comores et au Cap-Vert. Par ailleurs, je dois ajouter que j'ai rencontré Marc Forget à Praia, capitale du Cap-Vert, alors que j'étais coopérant volontaire pour le Centre canadien de coopération et d'études internationales (CECI). Marc Forget participait à la course Destination-Monde (1991-1992). Une belle rencontre que je n'ai jamais oubliée. J'ai même conservé une photographie de lui avec mon bébé dans ses bras… Mon fils n'avait pas plus de six mois, je crois.
Même si vous ne connaissez pas le milieu de la coopération internationale — qui a bien changé, de toute façon, depuis qu'on a confié les activités de développement à l'entreprise privée —, Versicolor vaut le détour. D'abord, parce que l'auteur peut s'enorgueillir d'une fort jolie plume, car il écrit bien, c'est indéniable, dans un style alerte parfaitement maîtrisé. Ensuite, parce que c'est le propre de la littérature de nous faire pénétrer des mondes qu'on a rarement l'occasion de croiser dans notre vie quotidienne. Alors, n'hésitez pas. Pour ma part, je me promets de lire d'autres ouvrages de Marc Forget dans un très proche avenir.
Forget, Marc. Versicolor. XYZ éditeur, 2010
Daniel Ducharme : 2026-07-01