Lectures croisées

Lectures de mai 2026

Daniel Ducharme

Brousseau, Simon. Les fins heureuses / nouvelles. Le Cheval d'août, 2018

Puisque j'ai envie de tenter ma chance auprès d'un éditeur pour mon recueil de nouvelles, j'ai entrepris d'en lire plusieurs par mois, tant pour identifier un éditeur possible que pour me familiariser avec les nouvellistes contemporains. Les fins heureuses est le troisième que je lis. Les deux premiers, je préfère les passer sous silence tellement ils ne correspondaient pas à ce que je juge acceptable. Celui-ci se laisse lire, mais il ne m'a pas laissé une forte impression. L'auteur explore des thèmes de la vie quotidienne, et le résultat s'avère plutôt ordinaire. Attention ! Certaines nouvelles sont charmantes, touchantes, et nous arrachent un sourire, parfois. Mais ça s'arrête là. Pourtant, cet ouvrage a fait l'objet d'une recommandation d'une journaliste de La Presse — un recueil parmi une douzaine d'autres, je dois préciser. Quant à la maison d'édition, je n'ai pas à rougir de la qualité des ouvrages publiés par ÉLP... Je m'arrête ici.

Forget, Marc. Versicolor. XYZ éditeur, 2010

David Dupuis est médecin. Après une rupture amoureuse, il décide de prendre une pause dans sa pratique au Québec pour s'engager auprès de Médecine Internationale, une allusion à peine voilée à Médecins sans frontières. Il se retrouve donc au Soudan du Sud dans un environnement difficile, pour ne pas dire hostile. Se donnant sans compter, il tombe gravement malade et est rapatrié au pays. Il lui faudra plusieurs mois de convalescence pour se remettre su pied. Un jour, Erika débarque à Montréal, une humanitaire qu'il a rencontrée au Soudan. Une relation s'engage. Pour finir, en attendant de reprendre sa pratique médicale, il tourne un making-off pour Loïc, son ami de tous les instants qui travaille dans le milieu du cinéma. Versicolor souffre des défauts des premiers romans, comme si l'auteur voulait tout dire en même temps, de sorte que certains passages alourdissent inutilement le récit. Mais l'auteur se rattrape quand il décrit son travail auprès des Dingas, un peuple d'agriculteur du bassin du Nil. Son récit, alors, devient littéralement passionnant. J'ai peut-être un biais, toutefois : ça me rappelle mes années de coopération, aux Comores et au Cap-Vert. Par ailleurs, je dois ajouter que j'ai rencontré Marc Forget, au Cap-Vert, alors qu'il participait à la course Destination-Monde. J'ai même une photographie de lui avec mon bébé dans ses bras… Bref, un premier roman à découvrir. Je lirai les suivants.

Jordan, Robert. La Roue du temps - Nouveau printemps (préquelle) / traduit de l'anglais par Jean-Claude Mallé. Bragelonne, 2012

Je croyais que j'en avais terminé avec la lecture de La Roue du temps, mais j'avais oublié que l'auteur avait rédigé une préquelle en 2012. Une préquelle est un roman, du moins la plupart du temps, qui permet à l'auteur de situer le contexte d'une œuvre principale, souvent en explorant en amont les personnages principaux. Dans le cas de La Roue du temps, la préquelle — intitulé Nouveau printemps — se situe une vingtaine d'années avec le commencement de l'intrigue principale qui, comme vous le savez, débute à Deux-Rivières alors que Rand Al'Thor, le Dragon réincarné, voit sa vie bouleversée par une attaque de Trollocs, ces créatures du Ténébreux. Vingt ans plus tôt, donc, Moirane et Sian, des Acceptées en voie d'obtenir le statut d'Aes Sedai, partent à la recherche d'un enfant, né sur le Pic du Dragon, et dont le destin serait de conduire les humains à l'Ultime Bataille contre le Ténébreux et ses sbires. Voilà, on n'en parle plus…

McAffrey, Anne. La Ballade de Pern. 01- L'aube des dragons / traduit de l'américain par Simone Hilling. 12-21 éditeur (Pocket), c1990, 2015

L'aube des dragons est le premier roman, par ordre chronologique des événements, de la série de fantasy fiction, de La Ballade de Pern, un genre qui mêle science-fiction et fantasy. Dans ce premier volume, des hommes et des femmes quittent la Terre pour aller fonder une colonie sur une planète lointaine : Pern. Souhaitant établir une société agraire, ils se butent rapidement à des obstacles, dont les Fils, des espèces vivantes qui tombent du ciel et qui, une fois tombée, dévorent tout ce qui tombent sous leurs mains, même si on ne peut pas vraiment parler de main dans leurs cas... Heureusement, les dragonnets, et plus tard les dragons, leur viennent en aide. Ce premier tome promet… mais je ne sais pas si je me laisserai tenter par la lecture des quatorze prochains volumes. Cette histoire m'a plus, mais je n'arrive pas à retrouver la magie - et l'envergure métaphysique - de La Roue du temps. Je vais donc m'arrêter au premier tome pour le moment.

Nothomb, Amélie. Barbe Bleue. Albin Michel, 2012

J'aime bien revenir à cette auteure de temps en temps. Une lecture agréable, toujours légère, dont l'intrigue attise toujours la curiosité du lecteur. Dans ce roman, on se retrouve avec un homme particulier, un aristocrate espagnol, qui vit dans un immense appartement à Paris d'où il ne sort jamais. Ses amoureuses sont d'abord et toujours ses co-locataires. On devine qu'elles connaissent un triste sort, ne serait-ce que par le titre du roman. Mais une neuvième femme, Saturnine, vient compliquer les choses…

Pierrot, Emmanuelle. La version qui n'intéresse personne. Le Quartanier, 2023

Ce roman, assez proche de l'autofiction, raconte la vie d'une jeune fille qui, à l'âge de 18 ans, quitte sa famille en compagnie de son ami Tom pour s'installer à Dawson City au Yukon. Elle passera huit ans dans cette ville perdu au nord-ouest du Canada, cumulant des petites boulots, vivant parfois comme une itinérante, buvant beaucoup, consommant beaucoup aussi, partageant la vie de la communauté punk de l'endroit. Un récit impressionnant qui nous fait découvrir un milieu qui ne devrait faire envie à personne… mais tout le monde n'a pas la chance d'avoir des parents acceptables, pour faire un clé d'œil à Bruno Bettelheim pour ceux qui le connaissent. Le roman est lent à démarrer… mais, dans la deuxième partie, tout se met à débouler… dans une tension qui nous tient en haleine jusqu'à la fin. Un magnifique premier roman. La difficulté, maintenant, sera d'en faire un deuxième qui sera à la hauteur du premier.


Pierre Rivet

Beaudet, Simon-Pierre. Hubris: une histoire des années 2010. Moult Éditions, 2025.

Simon-Pierre Beaudet vit à Québec et enseigne la littérature au Cégep Limoilou. Il a déjà publié plusieurs ouvrages, à la fois critiques de notre société et humoristiques autant qu’impertinents au niveau de la forme. Il anime aussi le journal L’Idiot utile dont la parution est des plus aléatoires. Cette histoire des années 2010 est composée de courts textes dans le style miscellanée. Du printemps arabe (et érable) à Donald Trump, des promesses de la Silicon Valley à l’addiction numérique, de l’insouciance de la jeunesse millénaire à l’éco anxiété de la génération suivante, le texte montre, sans argumenter, comment nous en sommes arrivés là. Un petit livre de 89 pages qui se lit en une heure et vous rafraîchit la mémoire.

Beaulieu, Étienne. Un essaim de poussière. Varia/Proses de combat, 2025.

Écrivain, professeur, éditeur, Étienne Beaulieu dirige les éditions Nota Bene et les éditions Varia, et enseigne la littérature au Cégep de Drummondville. Il a fait paraître en France et au Québec plusieurs livres, des essais, récipiendaires de nombreux prix. Ce livre est une sorte d’hommage aux librairies et aux bibliothèques où l’auteur a entamé son parcours de lecteur il y a plusieurs décennies et découvert l’essai littéraire en ouvrant au hasard La ligne du risque de Pierre Vadeboncoeur. Depuis ce jour, ce genre à nul autre pareil lui est apparu comme la forme la plus essentielle de la littérature québécoise, son coeur battant. C’est ce genre qu’il s’emploie à défendre dans ce livre.

Chibber, Vivek. La matrice des classes sociales. La théorie sociale après le « tournant culturel ». Agone, 2026

Suivant la logique du marxisme classique, on devait conclure que l’organisation de la classe ouvrière depuis le XIXe siècle conduirait inexorablement au renversement du système capitaliste. Pourquoi cela ne s’est-il pas produit ? Comment le capitalisme survit-il ? Qu’est-ce qui limite l’existence d’une résistance collective ? Pour trouver une réponse à cette question, les théoriciens marxistes, dans les années 1960-1970, à partir des idées de l’École de Francfort, élaborèrent sur l’importance de la culture, de l’influence majeure de la superstructure sur l’infrastructure. Malheureusement cela n’explique pas tout et, surtout, cela ne solutionne pas le manque de combativité de la classe ouvrière, et la survie du capitalisme qui, loin de s’affaiblir, devient de plus en plus prégnant et agressif. C’est pourquoi Vivek Chibber, professeur de sociologie à l’Université de New-York, tout en conservant les acquis théoriques les plus intéressants des études sur la culture, réintroduit l’analyse marxiste de l’infrastructure pour démontrer l’importance primordiale de l’économique sur la formation des classes sociales.  Ce livre est, selon moi, majeur dans l’analyse de la lutte des classes parce qu’il apporte de nouveau au niveau conceptuel. Pour en savoir plus:

Han, Byung-Chul. La crise dans le récit. PUF, 2025 (2023).

Les livres de ce philosophe allemand d’origine sud-coréenne (!), ayant étudié la métallurgie en Corée du Sud avant d’aller en Allemagne pour étudier la philosophie, la littérature allemande et la théologie catholique (!!), sont toujours très intéressants. Intéressants, mais pas toujours faciles, ce qui est le cas de celui-ci qui examine la crise dans le récit de notre société moderne et numérique. La tendance de notre société à délaisser la narration pour l’information nous entraîne dans un monde où la question, critique, du pourquoi est complètement délaissée et remplacée par celle du comment, et où au récit comme force de nouveau commencement s’est substitué le storytelling où tout est réduit à la consommation.

Lavallée, Ronald. L’homme aux mille peaux. Fides, 2026.

C’est le troisième roman de cet auteur que je lis (Tous des loups, Le crime du garçon exquis) et à chaque fois il réussi à se renouveler. Ce troisième roman continue à exploiter le genre aventure, policier et historique sans être aucun des trois. L’action se passe à la fin du XIXème siècle (grosso modo de 1872 à 1890) dans l’ouest américain (autant du côté canadien qu’américain) et concerne la quête de vengeance et de richesse d’un chasseur et marchand de peaux spolié par un associé véreux, ainsi que la recherche, dans l’ouest, d’une nouvelle vie de la part d’un  policier new-yorkais déchu. Les deux personnages se croiseront à la croisée de leurs destins. Très beau roman où les frontières entre le bien et le mal sont poreuses, et où le décor de la plaine est aussi un personnage important. À ne pas manquer!

Leroux, Georges. Un pays selon mon cœur. Entretiens avec Ethel Groffier. Somme Toute, 2024.

Georges Leroux, philosophe, spécialiste de Platon, professeur retraité de l’UQAM (je l’ai eu comme prof au Pavillon Reed en 1977 ou 1978 mais, suivant mon habitude, j’ai abandonné au deuxième cours), et contributeur régulier à la radio de Radio-Canada à l’époque où la culture avait une importance autre que d’alimenter une industrie qui n’a de culturel que le nom, s’entretient ici avec Ethel Groffier. Je ne connaissais pas cette dame avant de lire ce livre. Originaire de Belgique, elle est la première femme à enseigner le droit à l’Université McGill. Elle fût aussi la conjointe du philosophe Raymond Klibansky. Ces entretiens tracent un portrait de l’Europe d’après guerre, ainsi que du Québec de la Révolution tranquille à nos jours. Intéressant surtout pour voir l’importance du droit et ses accointances avec l’humanisme.

Mégevand, Matthieu. Mon nom est personne. Christian Bourgois, 2026.

Non, il ne s’agit pas du western spaghetti des années 70 qui mettait en vedette Terence Hill et Henri Fonda. Pour vous donner un indice « personne » se dit « pessoa » en portugais. Vous avez trouvé! Il s’agit d’un roman où il est question de l’écrivain Fernando Pessoa. Plus exactement, l’auteur part de trois hétéronymes de Pessoa, dont celui-ci n’avait qu’esquisser les vies, pour approfondir celles-ci. Alberto Cairo, le poète-paysan, et ses deux « disciples », le médecin-poète Ricardo Reiss et le poète et ingénieur naval Alvaro de Campos, prennent vie sous la plume de l’auteur suisse Matthieu Mégevand. Il est question de poésie, de désir, du réel et de l’imaginaire et, bien sûr, il plane sur tout le livre l’ombre de Fernando Pessoa sur lequel s’attarde Mégevand au dernier chapitre. Un très beau roman qui nous aide à mieux comprendre la poésie de Pessoa.

Mhalla, Asma. Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire. Seuil, 2025.

Asma Mhalla est une politologue franco‑tunisienne qui scrute les rapports de pouvoir à l'ère numérique. Docteure de l'EHESS et chercheuse associée au CNRS, elle enseigne à Sciences Po et à l'École Polytechnique, et analyse la manière dont les technologies reconfigurent la géopolitique, la démocratie et les formes contemporaines de domination. Dans Cyberpunk, elle explore comment plateformes, IA et infrastructures de données ont cessé d'être de simples outils pour devenir une matrice de pouvoir à part entière. Elle y décrit un monde où Big Tech et États interagissent pour produire un contrôle diffus, algorithmique, qui façonne nos comportements, nos représentations et nos cadres collectifs. Par une écriture nerveuse et incisive, elle montre que le futur cyberpunk n'appartient plus à la fiction, mais qu'il s'est déjà insinué dans le présent, dans nos gestes les plus anodins comme dans les architectures invisibles qui organisent nos vies.

Traverso, Enzo. Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (XIXème-XXIème siècle). La Découverte/Poche, 2018.

Après la chute du communisme et l'ensevelissement des promesses d'émancipation qu'il avait incarnées, la dialectique entre passé et futur a été brisée. Mais on peut aussi redécouvrir une "tradition cachée", celle de la mélancolie de gauche qui traverse l'histoire révolutionnaire, de Blanqui à Benjamin, de Louise Michel à Rosa Luxemburg. Elle est comme une voie d'accès à la mémoire des vaincus. Traversant l’histoire, la littérature, le cinéma, l’historien italien Enzo Traverso parcourt cette « tradition cachée » mais toujours présente qui révèle la charge toujours subversive du deuil révolutionnaire.