Lectures en cours

Lectures de juin 2026

Daniel Ducharme

Boudreau, Geneviève. Votre arrêt n'est pas desservi. Boréal, 2023

Ce recueil compte vingt-deux nouvelles. Des textes courts, parfois des anecdotes de la vie quotidienne de différentes personnes de Québec. On se situe à des kilomètres des nouvelles d'Agnès Gruda sur le plan de l'écriture littéraire, mais ce n'est pas mauvais pour autant. Une autre génération, des préoccupations autres. Des textes qui se laissent lire, notamment parce qu'ils sont bien ficelés.

Gruda, Agnès. Onze petites trahisons / nouvelles. Boréal, 2010

Onze nouvelles, plutôt consistantes, car elles tiennent dans un ouvrage de presque 300 pages. Des nouvelles bien écrites, d'un style classique, sans doute un peu trop léchée. De ces onze nouvelles, j'ai préféré Un prénom simple à toutes les autres. Agnès Gruda raconte la semaine qu'a passée une jeune filles de douze ans, honteuse de son accent polonais, dans un camp de vacances. La tragédie d'un jeune garçon se conjugue avec l'oubli des adolescents qui vont de l'avant sans se soucier du rester. Une belle réussite.

Hadot, Pierre. Exercices spirituels et philosophie antique. Albin Michel, c1993, 2002

Pierre Hadot (1922-2010) est un philosophe français, spécialiste du monde ancien, notamment des stoïciens et des néoplatoniciens, notamment Plotin. Son intérêt n'est pas théorique, c'est-à-dire qu'il ne chercher pas à proposer un système d'explication du monde comme de nombreux philosophes ont tenté de le faire, mais s'intéresse plutôt à la philosophie comme manière de vivre. Cela parle beaucoup plus aux dilettantes dans mon genre. Un composé d'essais parfois un peu trop détaillé mais, dans l'ensemble, un ouvrage à lire si vous vous intéressez à Marc Aurèle, l'empereur philosophie, et aux stoïciens en général.

Major, André. À quoi ça rime. Boréal, 2013

Pierre R m'a toujours encouragé à lire les carnets de cet écrivain. Récemment, je me les suis procurés en version numérique, mais je n'en ai toujours pas commencés la lecture. Et voilà que, par le plus grands de hasards, je suis tombé sur ce roman à la bibliothèque de mon quartier. Dès les premières pages, j'ai été subjugué par ce récit, écrit dans un style d'une qualité impressionnante, et là, j'ai compris que j'avais affaire à un grand écrivain et que, ce que je lisais, c'était rien d'autre que de la littérature. Un récit en trois temps : Lisbonne, où le narrateur est venu jeter dans le Tage les cendres de cet oncle qu'il a aimé, Laurentides, où le narrateur est venu construire une cabane sur le terrain légué par cet oncle, et Montréal, dans le quartier des Récollets (Ahuntsic), où il noue une relation avec sa voisine, une veuve d'origine polonaise. Tout au long de ce récit, il pense à son fils Sacha dont il s'inquiète, à sa femme décédée trois ans plus tôt et à son neveu Nicolas, qui n'est plus le même depuis qu'il s'enfonce dans l'adolescence. Le roman se termine par la même phrase qu'il a commencé, comme un signe de renouvellement de la vie. Un roman sublime. Inutile d'ajouter que je l'ai adoré.

Murat, Laure. Proust, roman familial. Robert-Laffont, 2023

L'autrice est issue d'une longue lignée de noblesse napoléonienne, les Murat. Bien qu'elle ait rompu avec sa famille, notamment en raison de son homosexualité affichée, elle entreprend de relier les membres de sa descendance avec les personnages de La recherche du temps perdu de Marcel Proust. C'est une étude — autant sur les Murat que sur Proust lui-même — qui peut en fasciner certains, mais moi, fils d'ouvrier et grand lecteur de Proust, cela m'a ennuyé.

Papineau, Véronique. Petites histoires avec un chat dedans (sauf une) / nouvelles. Boréal, 2008

Dans ce recueil de douze nouvelles, l'autrice raconte la difficulté des relations humaines, notamment de couple. Des textes assez légers, agréables à lire. Peu importe le jugement que l'on peut porter sur l'ensemble, la nouvelle Dormir très mal vaut le détour, un texte sombre qui jure avec les onze autres. Un recueil à lire, un texte par jour, pendant douze jours…


Pierre Rivet

Bernier, Frédérique. Hantises. Carnet de Frida Burns sur quelques morceaux de vie et de littérature. Nota Bene/Miniatures, 2020, 83 pages.

Bernier, Frédérique. Chimères. Carnet de Frida Burns, vol.2. Nota Bene/Miniatures, 2024, 86 pages

Frédérique Bernier enseigne la littérature au cégep Saint-Laurent (eh oui, une autre prof de cégep !) après un passage en philosophie. Les carnets de Frida Burns, le double littéraire de l’auteure, sont constitués de courts textes, mêlant autobiographie, réflexions, hommage à la littérature et à son importance dans la vie.

Bouillier, Grégoire. L’Invité mystère. Éditions Allia, c2017, 2004

Bouillier, Grégoire. Rapport sur moi. Éditions Allia, c2015, 2002

C’est en lisant les carnets de Frida Burns que j’ai entendu parlé de Grégoire Bouiller. Frédérique Bernier nous parlait surtout de son œuvre fleuve, Le dossier M, six tomes, des milliers de pages, racontant une histoire d’amour. J’ai décidé de commencer par des livres plus courts de cet auteur pour me faire une idée. L’invité mystère, un assez court texte raconte la fois où Grégoire Bouillier fût l’invité mystère d’une soirée d’anniversaire d’une artiste, ainsi que sa rencontre, plus tard avec cette même artiste. Est-ce vrai ou imaginé ? Sincèrement, je m’en fous royalement. Cela se laisse lire, l’auteur à une « belle plume » comme on dit, mais sans plus. Pour sa part, Rapport sur moi est une sorte d’autobiographie de l’auteur, mais avec une vision un peu distanciée. Un rapport, effectivement, sur sa vie, où il fait fi de la chronologie, allant et venant dans le temps, tournant autour de certains événements. L’auteur manie bien les mots, le discours intérieur, mais… mais, au bout d’un certain temps, je l’ai trouvé un peu bavard, sinon verbeux, très centré sur sa petite personne. Évidemment, on peut partir du singulier pour arriver à l’universel, mais avec lui j’ai l’impression de partir du singulier (de lui), pour aboutir…au singulier (encore à lui). Donc, pour l’instant du moins, je ne crois pas que je vais aller plus loin avec Grégoire Bouillier.

Bouchard, Gérard. Terre des humbles. Les Saguenayens 1840-1940. Boréal/Essai, 2025.

Œuvre d’une vie, l’historien et sociologue Gérard Bouchard met un point final (?) à un demi-siècle de recherche et de réflexion sur la naissance et l’histoire de la société saguenéenne, terre de ses ancêtres, pendant un siècle, de 1840 à 1940. C’est ce que l’on peut appeler une histoire totale, à la fois sociale, économique, culturelle, du Saguenay. Intéressant car Gérard Bouchard est un historien et un sociologue très rigoureux, et les liens de l’auteur avec ce coin de pays et ses habitants ajoute aussi une touche plus personnelle, plus intimiste à ce livre. Seul bémol, quand je lis Gérard Bouchard, je suis souvent frappé par son honnêteté intellectuelle, mais déçu par ses talents littéraires.

Connelly, Michael. Sous les eaux d’Avalon. Calmann-Lévy, 2025

Connelly est né en 1956, comme moi (bon, nos points communs s’arrêtent là), et j’ai commencé à lire ses romans policiers dès le début, dans les années 90, suivant les enquêtes du policier Harry Bosch, du journaliste Jack McEvoy, de l’avocat Mickey Haller, et de certains autres personnages moins récurrents. Le temps passant, et les personnages vieillissant eux aussi, l’auteur a du en créer d’autres: l’inspectrice Renée Ballard et, dernier en date, l’inspecteur Stilweel. J’avoue que, ces dernières années, Connelly me convainc moins. Si les enquêtes sont bien menées, elles me semblent beaucoup plus procédurales, très techniques, et les personnages ont moins de chairs. L’enquête se termine assez abruptement, comme si l’auteur avait atteint le nombre de pages qu’il s’était fixé, et je dois dire que tout le long de cette enquête, pas une fois j’ai senti en moi l’urgence de connaître qui était coupable et pourquoi, comme si je m’en foutais totalement, et ce n’est généralement pas bon signe dans le cas d’un livre policier ! Cela sent plus le journaliste que fût Connelly que le romancier qu’il fût aussi. Je m’ennuie de livres comme Les égouts de Los Angeles ou Le poète.

Daniélou, Jean. Incorporated. Frictions,résidus et affects de la mondialisation. Premier Parallèle/Carnets parallèles, 2025

Il ne faut pas confondre CE Jean Daniélou, avec l’autre qui était théologien, évêque, puis cardinal. Celui-ci est sociologue et ses recherches portent sur les infrastructures énergétiques et la mondialisation. Il a enquêté aux Philippines, en Chine, à Singapour, en Inde et aux États-Unis. Ce livre parle de mondialisation, non comme un mouvement fluide allant de soi, mais comme un processus sans cesse renouvelé et confronté, sur le terrain, à des « aspérités », des rencontres, des ajustements et des asservissements, des arrangements locaux et des résistances locales aussi. À la fois théorique et narratif, ce livre restitue sur le vif quelques scènes qui font, concrètement, cette mondialisation, à notre époque comme aux précédentes. Il abandonne une vue surplombante pour redescendre sur le terrain, là où les ressources sont extraites et les corps mis au travail. Bref, là où, justement, on « incorpore » ces ressources et ces travailleurs dans la machine à broyer capitaliste.

Avant de vous parler des deux prochain livres, mettons la table avec une boutade lue sur Facebook qui m’a beaucoup amusée. Une personne s’adresse à une autre personne qui travaille dans le domaine de l’intervention sociale ou du domaine de la santé: « Qu’est-ce que tu comptes faire cet été? » Réponse: « Probablement une dépression. ». On pourrait la sortir un peu du contexte et l’appliquer aux livres suivants.

Dorion, Catherine. Le courage et la joie. Traverser la tempête fasciste sans perdre le nord. Lux, 2026

Pas besoin de vous présenter Catherine Dorion. Tout le monde la connait. Tout le monde a une opinion, positive ou négative, la concernant. Je ne vous cacherai pas que mon opinion, à moi, est toute positive. Dans ce livre, plus volumineux que je ne le croyais, elle aborde un sujet très populaire de nos jours, la montée du fascisme dans l’ensemble du monde, mais plus particulièrement en Occident. Mais, contrairement au livre de Jonathan Durand-Folco que j’ai déjà abordé un autre mois, le côté théorique est mis de côté, et le côté humain est prédominant. Catherine Dorion nous parle du vécu de gens ayant affronté la monté du nazisme en Allemagne, du stalinisme en URSS, de Pinochet au Chili, etc., alors que ces gens se croyaient à l’abri. Certain diront qu’il y a une différence majeure entre chaque exemple, que dans certains cas c’était du fascisme, dans d’autres du totalitarisme, ou autre terme, mais, dans l’ensemble, on s’en contrefout, c’était, dans tout les cas, de l’autoritarisme, de la dictature. Et la raison pour laquelle Catherine Dorion fait le recensement de ces gens qui se croyaient à l’abri c’est qu’elle à peur, et qu’elle à honte. Et, comme elle dit, avoir peur et avoir honte avec les autres, c’est une chose, et une chose qui peut même être positive. Mais avoir peur et avoir honte contre les autres, c’est tout autre chose, qui peut empêcher la solidarité. Et la solidarité, les liens créés avec les autres, quotidiennement, est la seule chose qui peut nous sauver. D’où l’importance du courage et de la joie, qui peuvent nous empêcher de perdre le nord dans la tourmente que nous n’avons pas finie de vivre. Catherine Dorion est une « artiste », pas une philosophe, ni une sociologue, et c’est en artiste qu’elle nous parle, qu’elle nous redonne une certaine façon d’espérer ou, du moins, de laisser une interstice par où la joie et la résistance peuvent accéder à notre vie. J’ai bien aimé et j’en suis sorti moins déprimé.

Langelier, Nicolas. Ce qu’on trouve dans la cendre. Méditations sur le sens et le courage dans un monde en effondrement. Atelier 10/Documents no. 32, 2026

Dans le même ordre d’idée que le livre de Catherine Dorion, celui de Nicolas Langelier, fondateur et rédacteur en chef de la revue Nouveaux Projets, débute sur un constat des plus affligeant : nous sommes foutus ou, du moins, le monde tel qu’on l’a connu est foutu. Il est question de politique ici, du moins pas frontalement, mais d’effondrement. Un effondrement lié au capitalisme fort probablement, mais l’auteur n’est pas à la recherche de coupables, il décrit simplement l’effondrement d’une civilisation qui ne pouvait faire autrement que de s’effondrer avec le temps, victime de sa logique. Donc, oui, c’est un livre assez déprimant. Le genre de livre où, plusieurs fois, je me suis demandé si j’en continuais la lecture ou non. Mais, comme le dit Langelier, une fois que tu sais, tu sais. Tu ne peux pas « désavoir », une fois que tu as mis de pied sur le tube de dentifrice ouvert, tu ne peux pas remettre le dentifrice dans le tube, alors aussi bien continuer. Et, comme pour le livre de Catherine Dorion, les choses s’apaisent un peu dans la seconde partie, quand tu cherches comment continuer à vivre et que, pour cela, il faut bien trouver le moyen, et le courage, de donner du sens à notre vie, et d’ouvrir, là aussi, comme dirait Leonard Cohen trouver la fissure en toute chose par où entre la lumière.

Heureusement, les deux derniers livres ont mis un baume sur mon âme.

Smith, Patti. Glaneurs de rêves. Gallimard, c1991, 214 (Folio)

Smith, Patti. Le pain des anges. Gallimard/Hors-Fiction, 2026

À part les textes de poésie qu’elle a écrits au début de sa carrière, j’ai lu tout, ou presque, ce qu’à écrit Patti Smith. J’ai aussi écouté tous ses disques, même si, malheureusement, je ne comprend pas les textes de ses chansons qui sont en anglais. Ici je boucle la boucle, Glaneurs de rêves étant le premier livre qu’elle a publié et Le pain des anges étant le dernier en date de cette dame, égérie punk-rock, disciple de Rimbaud, qui aura 80 ans le 30 décembre de cette année. On ne résume pas les textes de Patti Smith, des fois on n’essaie même pas de comprendre ceux qui sont plus hermétiques, on se laisse bercer par la poésie des mots. Les deux livres regroupent de courts textes où il est question de sa vie, à différentes périodes (beaucoup son enfance), de son amour avec feu son mari le guitariste Fred « Sonic » Smith (aucun lien de parenté), du merveilleux qui traverse nos existences si on sait regarder derrière le décor les « glaneurs de rêves ».