Lectures croisées

Lectures d'avril 2026

Daniel Ducharme

Blais, François. Document 1. L'Instant même, 2012

Il y avait longtemps que je ne m'étais pas aussi bien amusé en lisant un livre. À certains moments, j'ai même ri jusqu'à l'étouffement. Document 1, c'est le titre qu'attribue automatiquement le logiciel Microsoft Word à la création d'un nouveau document, un nouveau fichier en l'occurrence. Document 1 est une mise en abyme, c'est-à-dire l'histoire d'un personnage qui écrit un roman qui devient, en quelque sorte, le roman lui-même. Ce genre littéraire ne fonctionne pas toujours, car parfois il peut être d'un ennui terrible. Mais rassurez-vous : ce n'est absolument pas le cas du roman de François Blais. Se moquant de la littérature, et surtout du milieu de l'édition et de sa culture subventionnée, il décrit avec un humour décapant le parcours de ces deux losers qui cherchent désespérément - en s'amusant beaucoup, tout de même - à survivre dans un monde tordu, sans repère. Écrit dans le style même d'une préposée chez Subway - même si elle fait preuve d'une culture approfondie dans ses références littéraires -, c'est un roman qui se lit avec beaucoup de plaisir. Pour ma part, il y avait longtemps que je n'avais pas lu un aussi bon roman québécois.

Blais, François. Sam. L'Instant même, 2014

Un homme achète une boîte de livres dans un centre caritatif de Trois-Rivières. Parmi ces livres, il y a le journal de Marie Bashkirtseff (1858-1884), une artiste russe vivant en France. Au fond de la boîte, il trouve un fragment du journal intime d'une jeune femme qui ne se nomme elle-même que par S***. En lisant les premières pages, le jeune homme tombe immédiatement amoureux de cette femme qui ne connaît ni d'Ève ni d'Adam. Il entreprend de la rechercher en prenant la peine de retranscrire ce journal, commenté par des phrases comprises entre crochets. Va-t-il la retrouver ? Une autre mise en abyme, une approche que semble apprécier François Blais. Un bon roman, même s'il n'atteint pas le niveau de Document 1.

Hochet, Stéphanie. Moutarde douce. Robert Laffont, 2001

Un écrivain reconnu a pris l'habitude de correspondance avec ses lecteurs, surtout avec ses lectrices. Dans ce roman épistolaire, le premier de Stéphanie Hochet, elle décrit les relations avec deux d'entre elles : Sonia et Odette. Un roman léger, espiègle, amusant. On peine à reconnaître l'autrice de Pacifique et de Armures. A-t-elle pris comme modèle l'écrivaine belge Amélie Nothomb ? Chose certaine, leur amitié ne fait aucun doute, et l'une ne se gêne jamais pour donner un coup de main à l'autre. Et vice versa.

Jordan, Robert et Brandon Sanderson. La Roue du temps 14 - Un souvenir de lumière / traduit de l'anglais par Jean-Claude Mallé. Bragelonne, 2022

Le dernier volume de cette œuvre immense est entièrement consacrée à l'Ultime Bataille, le Tarmon Gai'don. Commencée en janvier 2025, cette lecture s'est étendue sur quatorze mois… Je craignais la fin, je l'avoue, mais j'avais tort : elle est sublime, et Brandon Sanderson, l'écrivain qui a écrit les trois derniers tomes à l'aide des notes laissées par l'auteur à son décès, a fait un travail remarquable. Après une telle lecture, on ne peut que ressentir un grand vide… Je vais prendre une pause avant de me lancer dans la lecture d'une saga de cette ampleur - si ça existe.

Lenoir, Frédéric. Jung, un voyage vers soi. Albin-Michel, 2021

Frédéric Lenoir fait partie de ces philosophies médiatiques qui, à l'instar de Michel Onfray, a publié d'innombrables ouvrages. Son ton est parfois juste, voire intéressant, mais on a parfois l'impression qu'il retranscrit des notes de lecture rédigées pendant ses années de jeunesse. Au fond, je voulais en savoir plus sur Carl Jung et, là-dessus, je n'ai rien à reprocher à l'essayiste et conférencier. Que voulez-vous, avec la progression de l'usage de l'intelligence artificielle, je suis devenu méfiant.

Nothomb, Amélie. Une forme de vie. Albin Michel, 2010

Une autrice - Amélie Nothomb, en fait - reçoit une lettre d'un soldat américain basé en Irak depuis quelques années. Pour compenser les horreurs de la guerre, il se réfugie dans la nourriture, en en avalant des quantités astronomiques, de sorte qu'il est devenu obèse, l'obésité étant perçue comme une forme de résistance. Dans une lettre, il écrit : "Je veux exister pour vous". Cette phrase à elle seule justifie le titre de ce roman qui figure parmi les meilleurs de l'écrivaine belge. Un roman sur les relations épistolaires, sur le corps, sur la duplicité. J'ai adoré.

Pierre Rivet

Chassay, Jean-François. La forme d’une ville, le coeur d’une littérature. Presses de l’Université de Montréal/Champ libre, 2025.

Jean-François Chassay, écrivain et professeur de littérature, est de notre génération puisqu’il est né en 1959. Dans ce livre, à la fois essai et florilège de souvenirs, il analyse le rapport entre la ville et la littérature, par le biais d’oeuvres ayant comme point commun d’avoir été écrites par des personnes nées après 1970. De lecture agréable et facile, cet essais évite de nous amener dans les méandres sinueux de la théorie pour nous faire plutôt circuler dans les rues fluides de l’imaginaire.

Jablonka, Ivan. L’Histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales. Seuil/La Librairie du XXIème siècle, 2014.

Historien et écrivain français, Ivan Jablonka défend l’idée qu’il est possible de combiner la création littéraire et la recherche en sciences sociales sans trahir ni l’une ni l’autre. La première partie de ce livre présente l’historique des rapports entre l’histoire et la littérature. Dans un premier temps, l’histoire est considérée comme faisant partie des « belles lettres » et non de la science, fut-elle humaine. Puis, le développement de méthodes de recherches et de rigueur argumentaire l’entraîne du côté des sciences sociales (avec le développement de la sociologie), lui faisant quitter le domaine des lettres, toujours suspectes de fiction. Mais pourquoi les deux, littérature et sciences, ne pourraient-elles aller de paire? Comme, après tout, l’histoire est narration, Ivan Jabonka nous invitent à une « littérature du réel ». Un ouvrage fascinant et audacieux!

Kemeid, Olivier. *Le vieux monde derrière nous. *Leméac/Nomades, 2024

Gil Kemeid, le père d’Olivier Kemeid, dramaturge et metteur en scène, débarque à Paris, de Montréal, en mai 1968. Ce jeune Québéco-Égyptien veut réaliser son rêve de parcourir l’Europe en Vespa afin de renouer avec ses origines. Le fils repasse sur les traces de son père, cinquante ans plus tard, à l’aide des cartes postales que celui-ci envoyait à sa famille et, surtout, à son amoureuse, la future mère d’Olivier. Ce voyage, en deux temps, explore l’Histoire, la petite et la grande, à l’aise de deux écritures qui se fondent et se confondent, et transcendent les mythologies familiales du fils, du père et du grand-père. J’ai bien aimé

Laruelle, Marlène, Miranda, Arnaud, Pranchère, Jean-Yves. *La pensée réactionnaire est-elle de retour? *Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 2025

Petit livre d’une soixantaine de pages, qui regroupe trois textes sur la pensée réactionnaire de retour en Europe et au États-Unis, particulièrement à la lumière du second mandat de Donald Trump. Il y est beaucoup question de l’illibéralisme, très bien défini dans le texte de Marlène Laruelle, et des conséquences que le néolibéralisme à apporter à la société libérale. Éclairant.

Mouterde, Pierre et Davie Murra (une discussion animée par). Avant d’en arriver là. Essai choral sur le péril fasciste. Écosociété, 2026

Discussions entre: Anaïs Barbeau-Lavalette, Marc-André Cyr, Martine Delvaux, Alain Deneault, Catherine Dorion, Pierre Dubuc, Jonathan Durand Folco, Maxim Fortin, Ruba Ghazal, Dalie Giroux, Guillaume Hébert, Amir Khadir, Eric Martin, Philippe Néméh-Nombré, Eric Pineault, Alain Saunier, Maïka Sondarjee, Judith Trudeau. Une discussion sur le péril fasciste, sur les assauts à la démocratie (en autant qu’on puisse dire que nous avons une forme de démocratie), entre gens qui, sans être nécessairement d’accord entre eux sur tout, ont en commun de faire parti de la mouvance progressiste. Intéressant par bout, mais pas nécessairement utile.

Vilas, Manuel. Ordesa. Éditions du sous-sol, 2019 (2017), Points 2021, 445 p.

Un livre que j’ai mis du temps à traverser. Pas que l’écriture soit médiocre, au contraire elle est superbe de bout en bout et fulgurante par moment. Peut-être que j’ai eu du mal a embarqué parce que l’auteur, venant de la classe moyenne basse d’Espagne, nous parle particulièrement de sa relation avec ses parents. Une relation, très fervente disons, que je n’ai jamais eu avec les miens, ce qui avait tendance à m’agacer un peu au début, mais j’ai fini par m’habituer et passer par-dessus. Un roman qui n’est pas un roman mais plutôt une autobiographie. Une autobiographie qui n’est pas une autobiographie mais plutôt une radiographie de l’Espagne franquiste et monarchiste. Et tout cela à la fois, mais portée par une écriture poétique, torturée, philosophique qui vous transperce, à la longue, comme une pluie froide. Je n’aimais pas, au départ, mais finalement je me suis procuré la « suite », « Alegria », dont je vous parlerai dans les mois à venir.

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