Amélie Nothomb - Les prénoms épicènes
Les prénoms épicènes est le neuvième roman d’Amélie Nothomb que j’ai lu depuis septembre dernier. Avant cela, mes seules incursions dans son œuvre remontaient à Stupeur et tremblements (1999) et Métaphysique des tubes (2000), lu quelques mois plus tard. Deux lectures marquantes, mais qui n’avaient pas suffi à m’ancrer durablement dans son univers, même si je m'étais donné la peine de rédiger une note de lecture sur Stupeur et tremblements.
Pourquoi revenir à cette romancière belge aujourd’hui ?
C’est une amie chère, récemment endeuillée, qui m’a parlé de Psychopompe, un roman qui aborde deux thèmes qui m'interpellent depuis longtemps : l’écriture et la mort du père. Sa recommandation m’a poussé à lire ce roman. Par la suite, j’ai enchaîné avec cinq autres ouvrages, dont Les prénoms épicènes, qui m’ont permis de redécouvrir la voix singulière d'Amélie Nothomb. J'aurais pu rédiger une note sur n'importe lequel de ces romans, mais j'ai décidé de m'arrêter à ma lecture la plus récente : Les prénoms épicènes. En voici un résumé succinct, aussi dépouillé que le style de la romancière belge.
Après s'être fait plaqué par Reine, Claude rencontre Dominique à Brest, l'épouse et l'emmène à Paris. Il monte une société, réussit sa vie professionnelle et a une fille. Sauf qu'il ignore sa femme et n'aime pas sa fille. Ses parents l'ont prénommée Épicène en l'honneur de Ben Jonson (1572-1637), un dramaturge contemporain de Shakespeare. Pourquoi Claude a-t-il choisi une vie qu'il n'aime vraisemblablement pas ? Pourquoi n'aime-t-il pas sa fille ? Je ne peux le révéler sans nuire à ceux et celles qui liront ce roman. Mettons que tout tourne autour du concept de to crave, ce qui signifie avec un besoin éperdu de. Une vie qui repose entièrement là-dessus. Une vie gâchée, bien entendu. Mais dans ce roman qui a l'allure d'un conte, Épicène a le dernier mot. C'est tout ce que je peux dire. Lisez ce roman qui vaut le détour.
Un passage qui m'a particulièrement plu, sans doute parce que j'ai vécu aux Comores (le cœlacanthe vit dans les eaux profondes des Comores), concerne le moment où, au téléphone, Claude bousille la relation amicale entre Samia et sa fille. Épicène considère qu'elle est morte ce jour-là, à l'âge de onze ans, le 19 novembre 1985. Elle vient de perdre sa meilleure amie.
« Il existe un poisson nommé cœlacanthe qui a le pouvoir de s'éteindre pendant des années si son biotope devient trop hostile : il se laisse gagner par la mort en attendant les conditions de sa résurrection. Sans le savoir, Épicène recourut au stratagème du cœlacanthe. Elle commit ce suicide symbolique qui consiste à se mettre entre parenthèses. Ce meurtre invisible est beaucoup plus fréquent qu'on ne le croit. Comme on ne l'identifie pas pour ce qu'il est, on y voit en général un signe avant-coureur de l'adolescence. » (p. 71-72)
À partir de ce jour, Épicène n'a plus de vie sociale, même si elle continue d'obtenir d'excellents résultats à l'école. Claude manipule alors Dominique, sa femme, pour qu'elle se rapproche d'une autre femme. Et c'est là que le dénouement vient.
Je ne suis pas certain que Les prénoms épicènes soit le plus grand roman d'Amélie Nothomb, mais il reflète son style alerte et dépouillé, et se lit avec plaisir. Comme dans chacun de ses ouvrages, l'autrice part d'une idée, voire de deux ou trois idées, à partir de laquelle elle bâtit son intrigue. Généralement, ses romans se lisent très vite, souvent en moins de deux jours. Les prénoms épicènes ne fait pas exception à la règle.
Nothomb, Amélie. Les prénoms épicènes. Albin Michel, 2018
Daniel Ducharme : 2025-12-01